28 août, par Isabelle Alexandre

Retour d’expérience réfléchi

Qu’est-ce qu’être un·e conseiller·ère de bassin pour le numérique ?

Donner du sens à son activité

Bassin de Massy


Je suis enseignante en éducation musicale déchargée de cours pour un équivalent d’un demi-temps plein pour ces activités de conseillère de bassin (l’autre mi-temps est consacré à la formation et à des activités de e-learning).
L’Académie de Versailles est composée de 4 départements, chacun d’entre eux est sous-découpé en regroupement de communes limitrophes que l’on appelle le bassin d’éducation. Je n’aborde pas les raisons historiques de ces découpages.. Je suis donc affectée au bassin de Massy, dans le département du 91. Les communes considérées vont de Limours en Hurepoix, jusqu’à Longjumeau.
Les personnels rencontrés sont des professionnels agissant dans les EPLE : établissement public local d’éducation. Ils appartiennent à toutes les catégories de la fonction publique, et ont tous les postes qui permettent le fonctionnement optimal de l’EPLE. Par exemple, j’ai pu avoir à échanger avec l’agent de l’accueil, les secrétariats, les chefs d’établissements, les agents comptables, les enseignants , les infirmières etc.
Au cours de ce développement, je vais démontrer comment le ou la conseiller•ère de bassin (CB : je prends pour simplifier ces deux initiales dans la suite du développement) participe à l’élaboration d’un environnement capacitant au niveau des EPLE, comment il ou elle participe au développement professionnel de tous ces acteurs, et comment peut se définir le propre développement professionnel du CB.

Participer à l’élaboration d’un environnement professionnel capacitant

Un environnement professionnel capacitant est un environnement qui permet le développement des compétences collectives et individuelles sur le court, moyen et long terme. Il est favorable à la conversion des ressources. (Carré, 2005)
La lettre de mission est en ce sens très claire « vous êtes chargée d’accompagner les projets numériques et d’impulser des actions qui permettent de contribuer au projet académique 2020 »[….].
La mise en œuvre du numérique qui doit être un facteur favorisant l’apprenance pour les élèves aux sein des EPLE a pour conséquence l’inclusion de deux espaces l’un dans l’autre, le premier capacitant contenant celui d’apprenance. Cette inclusion est source de malentendus que les personnels ciblés interprètent comme une double injonction chronologique mortifère : la technique informatique et les techniques pédagogiques s’incluent l’une après l’autre c’est à dire : seulement si la technique informatique est maîtrisée, alors la technique pédagogique peut évoluer.

Le CB comme acteur ré-articulant ces espaces pour générer la fécondité

L’arrivée de nouveaux artefacts, la présence des précédents ne sont pas en eux-mêmes, l’inspiration à l’évolution de la pédagogie.
Le malentendu réside en fait dans une perception du présent dans lequel les actions seraient remplacées par des machines sans que ces machines par leur présence même n’interfèrent sur la définition du présent ; Voici ici, la problématique majeure de la mise en œuvre des projets numériques dans leur ensemble.
Les machines comme celles informatiques plus particulièrement, ne sont pas d’inventions récentes. Concernant les machines informatiques, on peut considérer facilement que deux générations d’enseignants (à minima) s’y sont confrontées

Comme dans toutes activités humaines, l’introduction de facteurs externes impose une redéfinition des tâches à réaliser.
La redéfinition de ces tâches s’appuie sur la manière d’utiliser ces nouvelles machines et sur la perception que nous en avons. Nous souhaitons ici, renvoyer à l’excellente exposition qui s’est déroulée au musée du quai Branly PERSONA en 2016

La thèse qui est développée et argumentée démontre comment l’Homme projette sur les objets une certaine forme d’humanité jusqu’à la Vallée de l’Étrange.
La perception du monde se trouve donc changée pour les personnels et pour les élèves et la difficulté supplémentaire est qu’il est très difficile de comprendre comment notre semblable perçoit l’outil informatique , car comme cela l’est bien montré dans le catalogue de l’exposition, cette démarche est intime et non transposable.

Il faut donc examiner avec rigueur le comment font les professionnels et pour cela, une méthodologie est proposée ici : Anthropologie des usages du numérique, Pascal Plantard

Nous émettons l’hypothèse que l’articulation du butinage, bricolage et braconnage créé la personnalité du professionnel dont il faut tenir compte et que c’est cette personnalité qui sera par elle-même source de sa propre fécondité professionnelle et par conséquence pour certains d’entre eux, pédagogique.

Un exemple de mise en œuvre : Accompagner un bassin d’éducation

Le CB comme acteur favorisant le développement des capacités professionnelles ;

Le geste pédagogique adapté est l’accompagnement. Il permet la libre circulation des connaissances entre les personnes. Cependant, pour que l’accompagnement ne devienne pas une prescription déguisée, nous émettons l’hypothèse que pour que l’apprentissage ait vraiment lieu, il faut laisser, ou susciter la sérendipité de l’individu accompagné.

Le CB devient alors l’exhausteur des situations : le professionnel apprend à prendre conscience de son environnement à partir de ses gestes professionnels et non pas en fonction.

En effet, nous pensons que les individus agissent en réponse à leur environnement et que la prise de conscience est un facteur déterminant pour les apprentissages. Nous pensons aussi qu’améliorer selon notre point de vue un environnement peut être perçu comme une agression. L’argumentation n’étant pas suffisante pour faire évoluer des gestes professionnels, il nous semble incontournable d’examiner la réalisation des tâches réelles afin d’identifier les zones proximales de développement professionnelle (Dorer, Durand, Yvon, page 104) pour que l’accompagnement soit productif.

Voici un exemple de mise en œuvre lors du forum des usages numériques au collège Charles Peguy à Palaiseau.

Participer au développement professionnel des personnels d’un bassin d’éducation

Dans cette partie nous souhaitons montrer comment le CB par l’élaboration de dispositifs de formation participe au développement professionnels des personnels. Voici les termes de la lettre de mission « vous contribuez au recueil et à l’analyse des besoins de formation au numérique »

  • Analyse empirique du travail en situation

C’est la clé de voute de l’élaboration de ces dispositifs de formation. Elle s’appuie sur tout le travail de diagnostic dont nous avons défini les contours dans la première partie de notre article.

Conceptualiser à partir des actions, trouver les zones d’adaptation des personnes que l’on souhaite former en considérant les processus.

Ces derniers sont d’une extrême diversité souvent cachés car ils révèlent la partie intime des individus, la zone de libre arbitre dont le dévoilement ne va pas de soi.

Le CB se trouve à inventer un geste équilibré entre l’injonction principale des personnels qui formulent des demandes et la règle d’élaboration des formations qui demande d’identifier des besoins et d’y répondre.
Cela peut vous apparaître comme peu problématique et en fait ça l’est en partie par ce que les demandes que formulent les personnels se font sans qu’eux mêmes aient complètement pris conscience des interférences qui entrent dans leurs activités. Ainsi, la solution qu’ils souhaitent et demandent avec force c’est la « formation - outil », c’est à dire apprendre à manipuler un objet, un logiciel en croyant qu’ils seront de simples opérateurs, ce qui n’arrive jamais.

Nous avons vu dans la première partie que l’accompagnement est une modalité de formation très favorable aux changements des pratiques ; la question que nous avons tenté de résoudre est comment étoffer cette méthodologie en la déployant sur des groupes constitués.

La double injonction ici est : être efficace et ne pas faire perdre de temps à des personnels qui seront pour l’occasion extraits de leur poste de travail. Or évidemment, une formation est un investissement sur le long terme, en particulier pour le numérique qui nous occupe même si les temps semblent brefs (les verbatim des professionnels sont assez clairs sur ce point car l’inquiétude majeure est l’obsolescence de la formation).

La solution que nous avons proposée est donc celle-ci  :

Sur une durée plutôt longue, en créant différents niveaux de groupes : le groupe restreint des personnes qui s’engagent fortement, (généralement 7 ou 8 avec le référent numérique) le groupe des personnes qui participent en deuxième intention car ils ont besoin d’avoir un retour des « éclaireurs » puis finalement, dans les cas idéaux, un groupe d’enseignants plus élargis.
On organise des réunions dont le contenu est justement une explicitation des conditions de travail, des évolutions souhaitées qui émergent souvent parce que les équipes doivent faire face à un ou des problèmes vis à vis des usages du numériques dans l’établissement.
Ces réunions se structurent de la façon suivante :
Réunion 1 : comité très restreint de pilotage entre les chefs d’établissement et le référent numérique pour verbaliser le problème
- > compte rendu de la réunion avec une première proposition de solution en manipulant les items d’un cahier des charges classique d’ingénierie pédagogique ; un calendrier est proposé ;
Réunion 2 : avec le groupe restreint ; lors de cette réunion, nous mettons en place la partie prévue dans le cahier des charges élaboré précédemment et qui a été porté à la connaissance du groupe. Ce cahier des charges devient un objet de dialogue qui aide à la compréhension des enjeux réels auxquels doivent faire face les professionnels. Souvent lors de cette réunion, des aspects techniques sont abordés car ils correspondent à la résolution simple d’un problème qui est apparu lors de la réalisation d’une tâche. Pour que cela ne soit pas une prescription, il faut que les demandeurs soient précis ce qui est tout à fait possible avec des publics qui se sont déjà engagés dans la résolution de tâches difficiles (pour aider à la compréhension de notre propos, nous pouvons donner comme exemple, comment conserver un contenu d’un billet de blog, comment permettent la collaboration dans un ENT, comment diffuser l’information de manière efficace dans un ENT etc)
- > compte rendu avec ajout de documents complémentaires à la suite de cette réunion. Charge à ce groupe de diffuser auprès de ses autres collègues afin de faire émerger un besoin commun à une équipe.

Deux situations vont se présenter alors :

  • demande d’une formation institutionnelle proposée par la DAFPA. La négociation de stage prend alors tout son sens puisqu’une base commune de dialogue a été élaborée en amont.
  • réunion plus informelle avec un groupe élargi.

Réunion 3 : avec le groupe élargi. Lors de cette réunion, et souvent parce que les personnels ont peur pour des raisons très diverses de rentrer dans un dispositif qualifié « d’officiel », le groupe demande une formation dont le contenu aura été exposé et négocié grâce aux aller-retour du groupe restreint. L’avantage de ce dispositif est la gestion du temps : le temps peut être restreint ou élargi selon les besoins, peut être sur des temps non institutionnels (repas, fin de journées, mercredi après-midi etc) l’autre avantage est la mise en place d’une relation particulière que nous souhaitons de confiance sur long terme, qui est contenante.

En résumé, nous émettons l’hypothèse que la mise en œuvre de cette solution vise à réduire l’hétérogénéité « culturelle numérique » qui existe dans une EPLE, parce que ce dernier est un carrefour de personnes aux pratiques, aux histoires, aux savoir-faire très différents.

Quel développement professionnel pour le CB même ?

L’identification des compétences développées et approfondies provient des points suivants :

  • Quelques feedback de régulation de l’activité :

le temps et le nombre de réponses au mails de sollicitation ;
le nombre de sollicitation spontanées, le nombre de réponses au sollicitation en deuxième ou troisième intentions c’est dire suite à un message par mail, qui est visiblement arrivé trop tôt par rapport à la vie de l’établissement, qui formule cependant une demande en lien direct avec cette sollicitation originelle ;
la nature des retour d’usages des enseignants, voire la nature des questions qui montrent assez facilement l’avancement d’une réflexion ;
les tableaux brut de données (connexion, tickets etc) ;
le nombre et surtout la nature des sollicitations téléphoniques qui montre la proximité avec les personnels et les équipes ;
les temps de paroles accordés en réunion plénière (réunion de bassin, commission numérique etc) ;
les invitations aux réunions où la présence du CB n’est pas institutionnalisée ;

  • La posture :

L’éducation Nationale est fortement hiérarchisée ce qui nécessite d’être très au clair avec ses missions, son rôle, les relations de proximité que l’on a avec certains personnels pour ne pas tomber dans le travers de l’agitation inutile ou déplacée.
Nous restons enseignant et même si beaucoup de personne reconnaissent les savoir-faire, certains et pas des moindres, accordent une très grande importance au statut, ce qui entraîne une pré-conception des missions et de la posture. Être vigilant sur ce point est presque vital si l’on veut « durer ». Accepter parfois de perdre un peu de temps, de ne pas aller dans le sens que l’on a envisagé, renoncer à certains points que l’on juge pourtant indispensables, répondre et parfois même argumenter sans fin sont des actions des régulations qu’il ne faut jamais négliger.

La pro-action est un geste professionnel incontournable qui interroge sur la notion d’initiative et ses conséquences. S’exposer en prenant les devants, en prenant le risque de recevoir un feedback de désintérêt est un véritable savoir-faire qui peut être assez long à acquérir.

Laisser une trace est très important ; rédiger un compte-rendu ou à minima un mail récapitulatif permet de stabiliser une relation et de construire un historique.

  • Les compétences que nous avons identifiées :
  1. gérer un projet ;
  2. synthétiser une situation complexe ;
  3. créativité dans la résolution de problème ;
  4. réactivité et pro-activité ;
  5. relations humaines ;
  6. animer et gérer des groupes ;
  7. rédiger un cahier des charges en ingénierie pédagogique ;
  8. design d’actions de formation ;
  9. analyser le travail - ergonomie francophone ;
  10. évaluer des actions en situation professionnelle.

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